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Premier Mai 2010 |
Edito |
NEWS
La nouvelle crise institutionnelle autour du dossier BHV plonge un peu plus notre pays dans le chaos, au moment où des décisions économiques et sociales doivent être prises pour sauver l'emploi, renouer avec la croissance et engager notre économie dans un développement éco-solidaire à la fois juste et durable. A Bruxelles, c'est peu dire que la situation est, cette fois, extrêmement sérieuse...
Personne ne songe évidemment à nier l'existence d'un contentieux communautaire à la périphérie de Bruxelles, ni la nécessité de parfaire la réforme de l'Etat -selon nous, dans une perspective de fédéralisme de coopération-. Il n'en demeure pas moins extrêmement choquant que cette querelle, vieille de plusieurs dizaines d'années, vienne paralyser de la sorte la décision politique et compromettre la possibilité même d'agir sur notre devenir collectif. Dès à présent, les conséquences de cette crise politique apparaissent comme particulièrement dommageables pour Bruxelles. Pourquoi ?
Rappelons-nous: dans notre pays, les luttes politiques et sociales du 20ème siècle ont abouti, au cours des «Trente glorieuses» (les années ‘50, ‘60 & ‘70), à la construction d'un Etat social de service public. Celui-ci assure un ensemble très étendu de prestations culturelles, sanitaires, sociales et éducatives, qui sont ainsi soustraites aux lois du marché et contribuent à la redistribution de la richesse collective. Les services publics oeuvrent à l'édification d'une société égalitaire et émancipatrice, au travers notamment de prestations d'éducation et d'aide aux personnes. Ils assurent des missions très importantes de socialisation. En outre, par sa fonction redistributive, l'Etat social contribue au renforcement du pouvoir d'achat des travailleurs, via la mise à disposition, gratuite ou à prix réduit, de différents services et équipements collectifs (sécurité sociale, transports en commun, logement social, enseignement, soins de santé, aides aux personnes, ...).
Dans une Ville-Région comme Bruxelles, premier bassin d'emplois du pays, où la dualité sociale est poussée à l'extrême - une population des plus pauvres y côtoie de grandes concentrations de richesse - et qui doit, en outre, faire face à une forte croissance de population dans ses quartiers populaires, cet Etat social a des missions de service public déterminantes à remplir pour l'avenir. La Région bruxelloise en a, logiquement, la charge principale. Elle doit donc les financer avec ses ressources propres. Mais elle doit assurer en outre son rôle spécifique de capitale belge et européenne. Or, elle s'est retrouvée, au fi l des réformes de l'Etat, totalement désargentée. Théoriquement, elle devrait tirer la plus grosse part de ses recettes du revenu de ses habitants (via l'impôt). Mais, comme chacun sait, ceux-ci s'appauvrissent d'année en année...
L'autre principale source de financement de la Région bruxelloise est constituée de recettes liées aux impôts immobiliers (taxes sur les achats d'immeubles, sur les successions et les donations). Paradoxalement, durant plusieurs années, la flambée des prix de l'immobilier bruxellois a permis à la Région, d'en quelque sorte «sauver les meubles». Cependant, ce fut au détriment des habitants eux-mêmes, dont le pouvoir d'achat diminuait à mesure qu'augmentaient les prix du logement, largement abandonné aux lois du marché et de la spéculation. La crise financière de 2008 a eu pour conséquence inéluctable de priver la Région, quasi du jour au lendemain, de cette manne immobilière: en un an, elle a perdu 15% de ses recettes !
Pour maintenir la tête hors de l'eau, la Région a dû, cette année, reporter d'importants investissements et...réduire certains services, notamment en matière de transport public. Aujourd'hui, le besoin de refinancement de Bruxelles est estimé par des experts indépendants à minimum 500 millions d'euros par an. Si l'actuelle crise politique devait se confirmer, il y aurait là une véritable bombe à retardement...
Au lendemain des élections régionales de l'année dernière, la majorité de centre-gauche en place à Bruxelles depuis 2004 s'était donné un programme de législature ambitieux, reprenant d'ailleurs plusieurs éléments importants de notre Mémorandum 2009. Un an après, force est de constater que, faute de moyens, le gouvernement est quasiment resté au point mort sur le plan socio-économique. Signe alarmant, le Conseil économique et social bruxellois et son Comité de concertation avec le gouvernement, qui avaient bien travaillé sous la précédente législature, n'ont à ce jour été saisis de demande d'avis sur aucun projet d'ordonnance régionale d'importance ; les interlocuteurs sociaux n'ont pas même été invités à discuter des nouveaux accents à donner à la politique régionale en matière d'économie, d'emploi, de formation professionnelle, de mobilité...
Pas de suite, non plus, au Contrat pour l'économie et l'emploi (négocié sous la précédente législature), pas de plan de relance économique digne de ce nom; tout au plus une intensification de l'accompagnement des chômeurs qui n'est d'ailleurs pas sans nous inquiéter si, comme on peut le craindre... la création d'emplois n'est pas au rendez-vous.
Pour les interlocuteurs sociaux bruxellois, c'est donc le trou noir ! Mais ce trou qui se forme dans le modèle social belge pourrait bien devenir béant et provoquer...des dégâts collatéraux: la panne de la concertation sociale et politique à Bruxelles prive le monde du travail de toute emprise syndicale sur les mutations en cours de l'économie urbaine et laisse le champ libre...à la libéralisation du plus grand marché d'emploi du pays. Ce phénomène affecte évidemment d'abord les travailleurs bruxellois, mais il pourrait bien ne pas épargner leurs camarades flamands et wallons. Car l'apparition, au coeur de l'économie belge, d'une espèce de zone franche, abandonnée au «laisser-faire», aurait vite fait d'ébranler le développement économique et social de l'ensemble du pays. Sombre perspective ? Assurément.
Philippe Van Muylder Secrétaire général |